Sex and the City, la sexualité de la femme libre


Chroniques, Revues / lundi, novembre 8th, 2021

Sex and the City est une série HBO de Darren Star, initiée en 1998, elle est l’adaptation à l’écran de Sex and the City de Candace Bushnell, une chronique sur le sexe et les rapports amoureux publiée dans le New York Observer et par la suite adaptée en roman.

Cette oeuvre nous fait suivre le quotidien de quatre amies, différentes dans leurs aspirations, leurs conceptions de l’amour, leurs projets et leurs relations sexuelles. Malgré l’évidente liberté économique dont ces quatre héroïnes disposent et qui n’est malheureusement pas représentative de l’ensemble des femmes, la thématique féministe reste présente dans chacun des nombreux épisodes de la série. L’indépendante Carrie, écrivaine et chroniqueuse pour le New York Times cherchant à comprendre la diversité des relations amoureuses ; Charlotte, grande romantique et directrice d’une galerie d’art qui rêve d’un mariage parfait et d’un bébé ; Miranda, avocate profondément féministe et libre, et Samantha, attachée de presse à la libido déchaînée qui voit en le sexe une passion, un amusement, et qui tient à ne tomber amoureuse d’aucun de ses partenaires de jeu.

« Je vais dire quelque chose qu’on n’est pas censé dire. Je t’aime, mais je m’aime encore plus. »

Samantha in : Sex and The City

Car, comment aimer d’un amour véritable si on ne s’aime pas soi-même ? Son corps, son intelligence, sa sexualité ne devrait pas être soumis aux stéréotypes d’autrui et encore moins aux normes sociétales. Si Samantha inverse les stéréotypes de genre en agissant comme une chasseresse, Charlotte se sent elle-même à l’aise dans les clichés qu’on attribue habituellement à une femme. Carrie est davantage une observatrice et cherche à se comprendre tandis que Miranda, bien que visant la liberté absolue, sera finalement la première de ses amies à avoir un enfant de son ex (après un coup d’un soir). La vie et les expériences étant ce qu’elles sont, les objectifs de ces amies sont contre-carrés par le hasard, la société, les mauvaises rencontres, et les clichés. Souffrant toutes d’être perçues comme des « femmes faciles », des « salopes » ou encore des « femmes pas bonnes à marier » parce qu’elles se présentent comme des célibataires trentenaires et libres de leur sexualité, elles se réunissent au moins une fois par épisode autour d’un repas pour discuter de leurs réelles envies dans ce petit cocoon safe entre meufs qu’elles se sont construit hors des jugements d’autrui. L’important dans cette série n’est pas d’imposer une morale toute faite de ce que serait une femme correcte ou non mais la compréhension, l’intelligence et le soutien dont feront preuve ces quatre femmes envers les choix de leurs amies (tant que ce choix est une manière d’atteindre l’épanouissement personnel de ces dernières). Une ode à l’amour, oui, mais à l’amour que peuvent se porter ces femmes entre elles, toutes conscientes que la société leur impose des codes et des choix qui ne leur correspondent pas et qui peuvent les empêcher de devenir ce qu’elles souhaitent être. Le « qu’en dira-t-on » est rejeté en bloc au profit de l’épanouissement personnel, professionnel et sexuel de ces quatre femmes dont l’objectif est le même : le bonheur.

À propos des années 1980-90, on a retenu le « backlash » (Susan Faludi), autrement dit le retour de bâton anti-féministe de la part des pouvoirs politique, économique et médiatique, dans un contexte de triomphe du capitalisme et plus globalement du néolibéralisme. La propagation de stéréotypes sexistes et racistes, popularisés pendant les présidences Reagan, Bush père mais aussi Clinton – comme celui de « welfare queen » stigmatisant les femmes noires supposées user de stratégies pour ne pas travailler et toucher les aides sociales –, en est une illustration. L’individualisme triomphant du « women’s empowerment », ressort de la future idéologie mystificatrice du développement personnel, s’est efforcé de décrédibiliser les enjeux politiques mis au jour et travaillés par les féministes. Ce « backlash », cette revanche conservatrice sur les avancées des années 1970, est une réalité. Il n’en demeure pas moins que la décennie 1990 a aussi été foisonnante pour les féminismes.

Les féminismes des années 1990 aux Etats-Unis, un héritage majeur mais oublié (Marie-Cécile Naves, 2021 in : Mediapart)

Bien que profondément issu du concept du women’s empowerment, Sex and The City est encore aujourd’hui l’une des œuvres les plus féministes passées à la télévision française qui marquait la vague de féminisme des années 1990 aux U.S.A et qui a mené aux mouvements #MeToo et aux Slutwalks. Ces Marches des salopes sont des manifestations pour la liberté des femmes à disposer de leur corps comme bon leur semble. L’objectif : lutter contre les agressions sexuelles, en revendiquant une totale liberté vestimentaire mais aussi la déculpabilisation des victimes de viols et l’acceptation de la sexualité féminine. La logique : « Si nous sommes toutes des salopes, le mot « salope » n’aura plus de connotation péjorative » . Il s’agit là de la réappropriation d’un vocabulaire misogyne comme c’est le cas avec « pute » ou encore « sorcière ». Des termes utilisés depuis des siècles pour désigner négativement des femmes libres de leur corps et de leur sexualité tandis qu’un homme sera désigné comme don juan, homme à femmes ou homme libre pour le même comportement. Ce raz-le-bol des discours moralisateurs issus d’un puritanisme vieillot (qui touchent également les personnes LGBTQI+ ainsi que les hommes refusant catégoriquement cette étiquette d’hommes « dominants » et de « mâles alpha » mise en avant par les courants masculinistes) a uni un bon nombre de personnes militant simplement pour la liberté et l’égalité au cours de ces dernières années. Originaires de Toronto en 2011, les Slutwalks ont rapidement fait le tour du monde et se sont mélangées aux revendications des femmes pour le droit à l’avortement.

Trop souvent, on entend des propos comme « Elle a été violée, mais elle était habillée de manière sexy… c’est un peu sa faute » alors que ce sont aux agresseurs de se tenir et non pas aux femmes de se cacher et de nier leurs corps. Le problème qui découle de ces stéréotypes est la volonté des jeunes filles à se cacher aux yeux de leurs camarades ou collègues masculins par peur d’être jugées ou pire. La peur de se faire traiter de « salopes » conduit, pour certaines femmes, à s’invisibiliser et donc à faire en fonction d’autrui et non de soi-même.

La théorie du genre n’étant pas encore très répandue à l’écran à l’aube du 21e siècle, c’est la question de l’égalité des sexes, de l’acceptation des personnes LGBTQI+ et de la sexualité féminine qui est prépondérante dans la série Sex and the City tout en mettant l’accent sur la tolérance, la liberté et l’amitié dans un New York culturellement très influent. D’autres thématiques liées à la sexualisation systémique et systématique du corps de la Femme sont plus au moins occultées, bien que mises en avant par Miranda lors de ses phases de réflexions intensives. Le problème de Sex and the City est là : la liberté sexuelle oui, mais que faire des femmes qui n’aiment pas le sexe ? Le statut professionnel et le physique « normé » de ces personnages en font des femmes libres de n’importe quel choix. Cependant, en tant que femmes blanches, américaines, et économiquement indépendantes, les protagonistes de Sex and the City n’abordent pas toutes les problématiques des multiples féminismes contemporains. Il s’agit en effet d’un féminisme bourgeois allant de paire avec le capitalisme néo-libéral. La liberté de ces femmes ainsi que leur bonheur dépendant en très grande partie de leur réussite professionnelle et de leur place avantageuse dans la société capitaliste des années 1990-2000, le féminisme dépeint dans la série ne prend pas réellement en compte la dimension politique du patriarcat et de son implication dans la fondation du système capitaliste moderne (Patriarcat est ici utilisé dans le sens « domination masculine » qui reste ancrée dans nos systèmes de pensées, nos valeurs partagées en tant que société et nos perceptions communes sans que le concept de patriarcat stricto sensus soit encore réellement existant de nos jours en Occident puisqu’aux yeux de la Loi, l’homme n’est plus en position de domination économique, sociale et professionnelle sur la femme, même si les inégalités persistent).

La théorisation de l’« après-patriarcat » à laquelle procède Éric Macé dans son essai repose sur une lecture des réflexions de Stuart Hall sur le postcolonial [pp. 10-11] : si la postcolonialité désigne les conséquences contemporaines de la colonisation et de la décolonisation – et non pas un monde débarrassé de la colonisation –, alors, le post patriarcat ou après-patriarcat – les termes sont synonymes – désigne les tensions entre le patriarcat et la dépatriarcalisation. Le patriarcat doit ici être conçu « moins comme un système que comme une action, une opération de mise en asymétrie nécessaire et légitime du masculin et du féminin » [pp. 9-10]. La situation post patriarcale est celle des arrangements de genre – Éric Macé reprend ici une notion d’Erving Goffman [1977] pour décrire des configurations de niveau sociétal et non plus seulement interactionnel – des sociétés européennes marquées par « l’égalitarisme inégalitaire paradoxal » ; ces sociétés sont travaillées par la tension entre un principe d’égalité de genre – traduit en droit et par le droit – et la fabrique récurrente d’inégalités de genre, tension, également observée par d’autres auteur·e·s.

Du patriarcat aux modes de domination (Clément Arambourou in : Travail, genre et sociétés 2017/2 (n° 38))

La romancière Candace Bushnell regrette quant à elle la fin de la série Sex and the City qui montre Carrie retomber dans les bras de Mister Big après ses aventures mouvementées et ses louanges à la liberté. Un fin trop « convenue » pour l’auteure qui rappelle que la vie n’est pas un feuilleton télévisé HBO et que les propos féministes s’en retrouvent dénaturés. Une nouvelle saison est néanmoins en cours de réalisation. Ce retour sur écran de ces femmes désormais âgées a suscité un bon nombre de blagues sexistes qui ont été mises en avant par Sarah Jessica Parker qui interprète Carrie :

« Il y a tellement de jacassements misogynes nous concernant qui n’arriveraient jamais s’il s’agissait d’un homme. »

« Des cheveux gris, des cheveux gris, des cheveux gris. Est-ce qu’elle a des cheveux gris ? Je peux me trouver face à Andy Cohen [animateur de talk-show américain], tous ses cheveux sont gris, et il est exquis. Pourquoi c’est acceptable pour lui ? Je ne sais pas quoi dire aux gens ! »

L’invisibilisation à l’écran ou dans les publicités des femmes passées un certain âge comme si elles avaient une « date de péremption » est également un phénomène vivement critiqué par de nombreuses femmes qui ne se sentent plus exister dans une société qui ne les accepte plus en étant qu’objet sexuel et comme « produit de beauté ». Cette déshumanisation à plusieurs échelles du corps de la femme soulève de nombreuses questions : un corps ne devrait pas être « beau » en fonction d’une norme définie par une partie de l’humanité. Tous les corps sont beaux et ne devraient pas être cachés (sauf si, bien sûr, c’est le choix conscient de la personne en question). Que la société attende des femmes qu’elles cachent leurs corps pour finalement les vendre en tant qu’objet sexuel dans les publicités lorsqu’elles correspondent à certains canons de beauté liés à la taille, la couleur, l’âge, le poids n’est pas plus logique que de reprocher à une victime de viol de s’être faite agresser !

Espérons donc que les propos féministes de cette nouvelle saison feront écho aux revendications féministes du monde en 2021 !

Sex and the City est actuellement disponible sur OCS !

[Article dédié à Azura, ma sœur de cœur, sans qui je ne serai pas la personne que je suis aujourd’hui ; à ma sœur qui m’a fait découvrir cette série très jeune tout en m’expliquant l’importance du féminisme et de faire des choix correspondant à ses objectifs et à son bonheur dans une société gangrenée par l’intolérance et le sexisme ; et, étrangement, à ma mère, ancienne militante féministe durant mai 68 pour le droit à l’avortement, qui m’a éduquée avec un principe essentiel : la liberté.]

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