San Phra Phum, la maison aux esprits en Thaïlande


Cultures et sociétés, Légendes - Contes - Mythes / mercredi, août 15th, 2018

Un exemple concret du culte aux esprits en Thaïlande est le san phra phum d’origine thaï qui est utilisé comme demeure pour les esprits de morts de la famille (phii puya) ainsi que pour les esprits de la Nature ou les Seigneurs des lieux, Phra Phum. Il est commun, en Thaïlande, de voir ériger des san phra phum sur les lieux des accidents, pour honorer l’esprit du mort et l’empêcher de devenir un mauvais esprit qui pourrait causer du tort (maléfices, maladies, accidents…) aux vivants. Selon la hiérarchie divine de l’animisme thaï, au-dessous des dieux du ciel se trouvent les phii qui vivent dans le monde terrestre. Ces esprits terrestres se répartissent en plusieurs catégories. En premier lieu, les héros civilisateurs envoyés par le phii then louang au début de l’humanité et les esprits-ancêtres qui ont rejoint l’autel des ancêtres afin de surveiller et protéger leur descendance. Les deux sont perçus comme bienveillants et protecteurs envers l’humanité. Et deuxièmement, les phii, esprits qui rôdent dans la surnature thaïe et qui sont perçus comme malveillants et hostiles envers l’Homme. Ce sont les esprits des morts que le chaman n’a pas réussi à guider vers le monde céleste. On retrouve au sein de cette seconde catégorie les phii qui vivent et sont liés à un endroit ou à un objet en particulier comme un fleuve, un rocher ou encore un arbre qui s’ajoutent aux phii errants, plus effrayants puisqu’ils ne sont pas localisables. Il est difficile de répertorier l’ensemble des phii tant les noms et les attributs diffèrent d’une communauté à l’autre. De plus, le terme phii est globalement associé à toute sorte d’esprits ou divinités, les esprits-ancêtres, les esprits des lieux, les esprits des animaux et ceux des plantes. La nature en tant que paysage sauvage ou domestiquée fait partie d’un lieu et tout lieu et toute terre appartiennent aux phii et aux phra phum, les seigneurs des lieux. Ces esprits sont présents pour le fermier qui veille sur ses champs, le jardinier dans son jardin, le commerçant dans son commerce. Ils sont dans le vent, le feu, la terre, la nourriture jouant un rôle sur les naissances, les mariages et la mort. On en trouve dans les rivières, les puits comme le phii nam ou dans les champs sous la forme d’un phii na (génie tutélaire d’une rizière) ou d’une phii nang takian (esprits femelles d’un bananier) prêts à agir sur quiconque s’aventure dans leurs domaines. Les relations qu’ils établissent avec les humains sont basées sur le don et le contre-don puisqu’il s’agit de payer une dette pour maintenir la paix avec ces entités. Ne pas les respecter ou ne pas prendre soin d’eux peut mener à la malchance ou des malédictions et à la mort dans le pire des cas. Éveline Porée-Maspero nous parle de leurs cousins nak-tà cambodgiens très similaires (Éveline Porée-Maspero, 1950, p.27) :

Certains nak-tà n’ont qu’un tout petit territoire et ne sont chargés que de la protection d’une rizière, d’un hameau ; d’autres sont plus puissants, et ont la surveillance d’une province. Certains nak-tà sont désignés simplement comme Càs’ Srok « le Vieux du Pays » ou comme Khlãng Muong « Centre de la Province » ; d’autres portent le nom de l’arbre considéré comme leur demeure, de l’étang près duquel il se trouvent… Mais il y a des nak-tà qui ont le nom de divinités brahmaniques, et l’on peut être sûr que, là où ils se trouvent existait jadis un temple où était honorée cette divinité.

Il est néanmoins possible de catégoriser les phii selon leurs fonctions : 1) Les génies tutélaires sont apparentés soit aux héros civilisateurs, anciens phii then, soit aux esprits ancêtres dont les phii pu ya et phii ban pha bourout font partie, qui veillent au bien-être de l’humanité. 2) Les esprits des morts errants et ayant élu domicile à un endroit, perçus comme malveillants. 3) Les phii then ou mae bao qui sont des divinités du ciel. Selon les travaux de Peter A. Reichart et Pathawee Khongkhunthian, les phii peuvent être divisés en trois classes distinctes (Peter A. Reichart et Pathawee Khongkhunthian, 2007, p.9) : les phii qui sont les fantômes des morts, les phii qui ne sont pas d’origine humaine, vivants sur Terre, et qui peuvent éventuellement entrer sous le contrôle des humains et ceux, qui viennent d’autres mondes plus éloignés, et n’ont jamais été vus ou entendus sur Terre.

thaïlande san phra phum

La première catégorie est assimilée aux fantômes, aux esprits des morts qui sont plus généralement connus sous le nom de phii lawk apparaissant dans les maisons, les ruines, les localités (Peter A. Reichart et Pathawee Khongkhunthian, 2007). Par exemple, il est commun de dire en Thaïlande que si l’on ne prie pas le san phra phum d’une unité d’habitation avant d’y dormir, un phii lawk viendra se poser sur son lit, appuyer sur son torse et lui insuffler des cauchemars. Les phii prai sont les esprits d’enfants morts dans le ventre de leurs mères. Les esprits des morts disparus de façons violentes sont appelés généralement le phii tai hong. Les phii kuman thong, les esprits des enfants morts, sont représentés par de petites statuettes d’enfants vêtues de rouge à l’intérieur du san phra phum. Ils sont censés nettoyer la maisonnette pour le bien-être des ancêtres. Le phii kuman thong est également un esprit sollicité lorsque que l’on souhaite la naissance d’un enfant. On l’appelle et lui donne des offrandes dans ce but. Les phii suea ou phii huan sont les ancêtres du lignage ou de l’unité d’habitation connus sous le nom de phii ban pha bourout. D’autres phii proviennent d’êtres humains ou d’actions qu’ils ont commis de leur vivant. Donnons l’exemple du phii maa bong, esprit semblable au centaure, qui mangeait des têtes d’animaux de son vivant. Le phii pret, représenté sous la forme d’un individu très grand et très maigre, était un humain qui frappait ses parents. De façon générale, on donne aux phii des offrandes pour obtenir quelque chose et, une fois ce souhait exaucé, on rend une partie en guise de remerciement sous forme d’offrandes. Ce don d’offrandes est plus particulièrement réalisé lors des wan phra (les jours sacrés) où il est commun d’aller au wat et de prendre soin des san phra phum. L’offrande commune donnée au san phra phum pour réaliser un souhait est la tête de porc. On peut d’ailleurs en trouver dans les grandes surfaces au rayon frais ou au marché (Bernard Formoso, 1996, p.67) :

Directement impliqués dans l’ordre social et dans la défense du groupe face à l’adversité, les génies tutélaires sont également susceptibles d’une action efficace sur les forces de la nature et peuvent éloigner les épidémies ou agir favorablement sur les équilibres climatiques en faisant venir les pluies en cas de sécheresse, comme en asséchant les zones inondées. Enfin, ils ont la réputation d’influer tout autant sur le devenir collectif que sur les destinées individuelles et sont constamment sollicités par des particuliers qui les remercient par des dons monétaires ou alimentaires en retour d’un vœu exaucé (guérison d’une maladie, prospérité retrouvée, réussite à des concours…).

La croyance en les phii est commune aux peuples de langue thaïe mais on trouve des génies équivalents chez les Vietnamiens, les Cambodgiens et les Birmans (Georges Condominas, 1968). Ces génies du terroir ou de la nature sont honorés grâce à divers rites qui vont du sacrifice aux rites agraires. Ces phii qui peuplent la nature ; qui sont les ancêtres de la famille ; qui peuvent également être des âmes errantes infligeant maladies et maléfices, sont présents dans la vie quotidienne des Thaïs. Certains agissent sur la santé et la maladie d’un individu, d’autres sur la fertilité des terres et les catastrophes naturelles qui menacent la communauté. Les phii ancêtres protègent leur descendance mais peuvent aussi se montrer violents et colériques par rapport à de mauvaises actions perpétrées par les membres de leur famille. Ne pas les respecter peut entraîner de terribles conséquences. On trouve plusieurs types de san phra phum selon les phii qui vivent à l’intérieur : ho suea ban pour les esprits des morts du village, ho phii pu ya pour les ancêtres, ho suea wat pour les esprits vivants dans l’enceinte d’une pagode. Les habitants de la maison ou du village auquel un san phra phum est lié réalisent des offrandes chaque matin. Il peut également être affilié à une boutique, un champ, un hôpital, un hôtel, etc. L’unité d’habitation est liée au san phra phum par un échange de dons. Si l’on donne des offrandes aux phii et que l’on prend soin d’eux, ils protègent les donneurs en retour. Les offrandes sont variables et dépendent des moyens et des envies des habitants de la maison, néanmoins leurs puissances diminuent ainsi que leur envie de rester dans le san phra phum si la fréquence des offrandes et des prières diminue. En dépit d’avoir un corps physique, les esprits se nourrissent de l’odeur des offrandes. Les Thaïs voient en le san phra phum, comme dans beaucoup d’autres cérémonies, une occasion d’obtenir de la chance et la promesse d’une vie calme. Les esprits doivent alors rester heureux pour assurer protection et prospérité aux habitants de la ville ou de l’unité d’habitation. Les san phra phum servent d’accommodation aux esprits qui sont dérangés par la construction de bâtiments, par l’Homme, sur leurs propres territoires. Dans la pensée thaïe, les phii sont la cause des maladies, de la malchance, des accidents ou encore de la mort. L’univers thaï est peuplé d’esprits et de forces surnaturelles qui influent directement sur la vie et la mort des hommes. Il est commun de voir s’élever des san phra phum près d’une route où a lieu de nombreux accidents afin de protéger le voyageur. Les san phra phum sont réalisés en matériaux durs et solides comme du bois ou de la roche. Aujourd’hui, ce sont des compagnies qui les fabriquent et les vendent. À l’intérieur de la maisonnette, on trouve des santons représentants les ancêtres de la famille. Sur la véranda, on trouve les dék rap tchaai, les serviteurs sous forme de statuettes qui nettoient symboliquement le san phra phum. C’est à cet endroit que sont déposés les offrandes communes à la plupart des thaïlandais : fleurs fraîches, bougies, encens, eau, riz. Les serviteurs ne sont pas les seuls à être représentés sur la véranda, on peut selon les san phra phum constater plusieurs types de gardiens de la maisonnette : éléphants, chevaux et autres animaux. Ces maisons aux esprits diffèrent d’un village à une ville, ceux des villes sont souvent peints de plusieurs couleurs, décorés de peinture dorée ou de petits miroirs en mosaïques tandis que ceux des villages restent assez simples et sont souvent constitués de bois.

Syneha aime lire, écrire – des phrases beaucoup trop longues –, voyager, jouer aux jeux vidéo, en particulier les RPG Japonais, et regarder des films asiatiques à gogo, surtout ceux qui donnent des frissons tout partout ! Végétarienne au caractère lunatique qui passe du rire aux larmes bien trop facilement, elle se prend à rêver à des utopies à la Star Trek ou encore une romance à la Pocahontas – au détour de la rivière sous un saule pleureur-mamie gâteaux.

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