#Lyly


Plumes / samedi, mars 6th, 2021

A-t-on vraiment envie de partager ses moments les plus sombres et ses plus effroyables doutes avec autrui ? Hormis convoquer une atmosphère lugubre et angoissante au sein de la discussion, il y a peu de chances pour que cela soit bénéfique. Quand le sombre abîme de notre cœur réalise qu’il serait peut-être mieux seul. Dans le calme. Dans le vide. Dans l’ombre. À l’endroit où il est supposé être. Où il peut se reposer à l’abri des regards curieux. Cette part d’ombre cachée mais sereine tant qu’elle ne s’expose pas trop, qu’elle reste discrète sous son voile de ténèbres. Cette pénombre, domestiquée et vivace, permet alors d’avaler, d’aspirer, d’assimiler toutes émotions incongrues et inopinées. De lisser tout attachement à la réalité pour ne rappeler, en chuchotant sans cesse, que rien n’a réellement d’importance. Face à l’immensité de l’univers et à ses ténèbres insoutenables, la vie d’un.e simple humain.e ou même d’une planète n’est qu’un infime détail. Une chose ridicule et si éphémère qu’elle ne nous laisse à peine le temps de regarder devant nous, de plonger ses yeux dans l’opacité de cette noirceur. Lyly en était arrivée à cette conclusion en fixant la Lune, un soir où elle se montrait à peine lorsqu’elle se confondait avec le bleu des abysses d’une nuit sans étoile.

La Nouvelle Lune était propice aux sortilèges les plus puissants, avait-elle pu lire sur wicca-xxx-perl.org, le nouveau site pseudo-mystique à la mode. La jeune femme s’était abonnée sur Instagram à un bon nombre de thèmes, de boutiques et de personnalités en rapport avec la magie. Des femmes se disaient prêtresses d’Avalon en posant amoureusement dans la forêt ou près d’un étang. Des nouvelles sorcières et leurs chambres décorées de pierres semi-précieuses et d’effigies religieuses à tout va se coloraient les cheveux en rouge, en mauve et en vert et portaient toute sorte de bijoux “magiques” dont elles faisaient la promotion. Ce n’était pas qu’elle y croyait vraiment. Lyly restait profondément athée de par ses études et son éducation, mais elle s’ennuyait terriblement. Si la vie d’une humaine telle qu’elle-même n’avait que peu de saveur en comparaison du cosmos, pourquoi ne pas s’amuser un peu ? Après tout, elle vivait dans un monde où tout avait déjà été fait, connu, vu et fait. On pouvait vivre tant d’expériences par procuration au travers d’un écran quelconque. Et y ajouter les filtres que l’on souhaitait : rose, bleu, vert, gris… ou noir.

Lyly répétait les gestes découverts en feuilletant un livre douteux de sortilèges tout droit sorti d’une vieille étagère poussiéreuse d’un bouquiniste bientôt à la retraite. Tout était bientôt prêt : les bougies mauves brûlaient au sud, de l’encens de safran se consumait à l’ouest, du quartz rose et de l’améthyste étaient déposés au nord, le gros sel entourait le tout, et la frêle statuette d’Aphrodite, ramenée il y a des années plus tôt de Grèce, trônait fièrement au centre du cercle. Il ne restait plus que quelques préparatifs : disposer les trois derniers objets nécessaires au bon fonctionnement du sortilège. Lyly attrapa la coupe, un beau verre à pied coloré fait main par des petits artistes italiens dans un ancien village de montagnes, et le couteau, une ancienne lame rituelle en provenance d’Afrique qui avait été scellée dans son fourreau pour une raison qu’elle ignorait encore. Lyly ne se souciait pas de savoir si ce qu’elle allait entreprendre avait un sens ou non. Elle refusait de se poser la question. Tout ce que la jeune fille cherchait à faire était de combler son terrible ennui du quotidien. Lorsque les moments passés, chaque jour, se ressemblent inlassablement, répétant à l’infini les mêmes actions, les mêmes phrases, les mêmes joies et les mêmes conflits. Une boucle temporelle à rendre dingue, pensait-elle. Avec détermination, elle disposa le récipient rempli d’eau à l’est et la petite épée devant la statuette dorée.

Lyly sortit alors de sa poche un petit cristal inconnu aux allures inquiétantes. Il était difficile de définir sa couleur ainsi que sa texture tant différentes stries du mauve au bleu azuré serpentaient tout autour de la gemme. Trouvée chez l’antiquaire des dizaines d’années plus tôt par sa grand-mère, cette étrange pierre avait toujours été rejetée de la bande des objets décoratifs pour finir enfermée dans un tiroir quelconque d’un meuble non-utilisé du grenier. Lyly l’avait ressortie pour l’occasion. Cherchant ainsi à briser les habitudes et à lui donner une seconde vie. Davantage pour la symbolique que parce qu’elle pensait aux quelconques pouvoirs, peut-être, magiques de ce cristal mystérieux. Ses mains se resserrent petit à petit sur l’objet d’une allure globalement ovale, et des incantations sortirent d’entre ses lèvres. Plus sa main se refermait sur le cristal, plus celui-ci devenait chaud, brûlant presque, comme s’il se nourrissait de l’énergie de la jeune fille pour s’éveiller, une nouvelle fois… Des formes, des sons, des senteurs envahirent son âme et sa conscience s’envola peu à peu vers des contrées innommables pendant que des vagues d’émotions la submergèrent, la laissant dans un état irréel, aérien. Très rapidement, peut-être trop vite, un fracas énorme résonna à l’intérieur de sa tête et une douleur incompréhensible la saisie. Un gouffre angoissant aux perspectives dénaturées semblait s’être ouvert en dessous d’elle, aspirant lentement la jeune femme vers un autre monde, un monde plus profond mais aussi sombre et froid que les tourments de l’esprit.

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