Les évaporés, disparaître au Japon


Littérature / mercredi, août 30th, 2017

« Je ne mettrai plus jamais les chaussons. »
Il n’avait trouvé que ça, n’avait pas su comment lui dire autrement qu’il ne rentrerait pas.

Il est tard, cette nuit-là, quand Kazehiro choisit de partir pour ne plus jamais revenir.

L’histoire d’un johatsu

Au Japon, il est possible de disparaître volontairement sans laisser de trace. Cet acte considéré comme un suicide social n’est pas sans conséquences ni pour les johatsu, les évaporés, ni pour leurs proches. S’ils ne sont pas recherchés par les autorités, ils laissent derrière eux l’absence et le déshonneur. Devant, seul le vide les attend.

On n’a jamais vu un samouraï écrire une lettre d’adieu à sa femme avant de se suicider.
Mais il n’y a plus de samouraï, et ce n’est pas un suicide, pas tout à fait.
Ce qu’il s’apprête à faire n’a rien de chevaleresque.

Alors qu’il n’est plus très loin de la retraite, Kazehiro se retrouve brutalement licencié sans pour autant en connaître la cause exacte. C’est sans dire un mot qu’il décide de s’évaporer dans le silence de la nuit. Les raisons de son départ restent obscures. Inquiètes, sa femme et sa fille, Yukiko, font appel à un détective privé étranger : l’Américain Richard B.

Destins croisés

C’est au travers des prismes de différents personnages que nous suivons le déroulement de l’histoire. Des récits indépendants qui se font pourtant échos, chacun complétant celui des autres. Le protagoniste est un détective américain, poète à ses heures perdues et éperdument amoureux de Yukiko, une Japonaise avec qui il a entretenu une relation par le passé. Ne pouvant rien lui refuser, il accepte de l’aider à retrouver son père, un johatsu qui a récemment disparu.
Il se lance alors en terre inconnue à la recherche de Kazehiro, cet évaporé qui lui aussi cherche à comprendre quelles personnes et quelles décisions l’ont amené à faire le choix de tout quitter.
Mais on croise également la route du jeune Akainu, rescapé des terribles événements qu’a récemment connu le Japon, cherchant à fuir la misère et la mafia japonaise.

Un Japon plus sombre

Les évaporés est un roman aux aspects multiples qui nous emmène non seulement à la découverte d’une pratique sociale japonaise peu connue en Europe, mais qui nous confronte aussi à la vision d’un Japon brisé par les catastrophes de Tohoku et Fukushima, à ses sombres ruelles occupées par la mafia – les fameux yakuza – et à la misère des survivants.

Aujourd’hui, voilà ce qui leur importait. Pour le reste on verrait. Aujourd’hui, c’est l’assurance d’aller jusqu’à demain. Et demain, c’est peu mais c’est une promesse suffisante.

L’auteur dresse un portrait du Japon intriguant, peu commun et plutôt sombre en ajoutant au récit une touche occidentale mais en tentant de conserver et de mettre en avant les spécificités de la culture japonaise. Les témoignages dont s’est inspiré l’auteur pour écrire son ouvrage et les connaissances accumulées lors de son voyage étoffent le récit et appuient une bonne maîtrise du sujet. Un autre aspect important est la fluidité et la facilité de lecture. La narration est captivante et donne l’envie au lecteur de poursuivre sa lecture pour parvenir au dénouement de l’histoire.
Pour citer une faiblesse de l’ouvrage je parlerais de son protagoniste auquel je ne me suis pas du tout attachée, bien que son utilité et sa fonction dans le récit soient indéniables. Je pourrais également mentionner les tournures de phrase et parfois le style qui sont tous deux typiquement français et que je n’affectionne pas particulièrement non plus. Mais cela n’a en rien altéré l’intérêt que j’ai porté au roman et cette expérience de lecture est demeurée très agréable.

Thomas B. Reverdy et Les évaporés

Thomas B. Reverdy est un auteur français né en 1974. Avant de se lancer dans l’écriture, il obtient une agrégation en lettres puis enseigne dans un lycée de Seine-Saint-Denis. Il obtient le Prix François Mauriac en 2010 pour son roman L’envers du monde. Les évaporés paru en 2013 est quant à lui récompensé par le Prix Thyde Monnier de la Société des gens de lettres et le Prix Joseph-Kessel.
Pour l’écriture de ce roman, il s’inspire du séjour japonais de l’écrivain américain Richard Brautigan. C’est dans les années 1970 que ce dernier découvre le Japon, un pays pour lequel il développe une grande affection. Ce voyage lui fera écrire les ouvrages Journal japonais – dont sont tirées les nombreuses citations de Thomas B. Reverdy – et Tokyo-Montana Express. Le héros du livre Les évaporés – nommé Richard B. – porte le prénom de cet auteur que cite Thomas B. Reverdy. Mais le romancier se base surtout sur sa propre expérience du Japon de 2012, après les catastrophes de Tohoku et Fukushima. Pour finir, voici une vidéo où Thomas B. Reverdy présente son œuvre.

Les évaporés a été pour moi une expérience de lecture très agréable et enrichissante. Il y a en effet un certain aspect documentaire dans ce récit. Le roman est bien écrit, l’histoire bien amenée et l’enquête captivante. Malgré mes réticences face aux tournures de style typiques de la littérature française, ce livre reste à mes yeux un incontournable.

Informations
Les évaporés
Thomas B. Reverdy
Flammarion, 2013
ISBN : 978-2-290-09353-5

Passionnée d’écriture, de littérature, de contes et légendes, d’ésotérisme, de danse, de fantastique, de cultures étrangères, de féminisme… Azura est une rêveuse engagée aux centres d’intérêt multiples. Elle est aussi autrice, éditrice, traductrice et co-fondatrice de Plume & Ritournelle !

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