Le Bal des folles, la psychiatrie au service de la science ou du patriarcat ?


Chroniques, Revues / mardi, novembre 16th, 2021

Film français réalisé par Mélanie Laurent, Le Bal des Folles (2021) est tiré du roman éponyme de Victoria Mas publié en 2019. Ce drame quasi-historique croise des horreurs psychologique, médicale et surnaturelle avec des thématiques féministes et la remise en cause de ce qu’on pourrait appeler « une psychiatrie patriarcale ». L’histoire nous plonge dans une France des années 1880 dans laquelle la Femme n’avait que peu de droits et dont la vie était dictée par leur père, leur époux ou leur frère. Dépendant ainsi d’un membre masculin de leur famille, les femmes étaient muselées et obligées de suivre les règles et les clichés habituellement imposés au genre féminin.

Eugénie est une jeune femme souriante, bienveillante et passionnée de lecture et d’ésotérisme. Son attitude rebelle lui vaut parfois d’être rappelée à l’ordre par son père, en bon patriarche « dévoué » à sa famille espérant que sa fille puisse faire un beau mariage au plus vite, mais Eugénie cherche les mêmes droits que son frère dont elle est très proche. La femme possède également un don étrange qu’elle garde secrètement pour éviter de se faire interner. Elle a la capacité de voir et d’écouter les fantômes. Cette dernière l’avouera cependant à son frère Théophile qui est inquiet pour sa santé et son avenir. Le lendemain, Eugénie est envoyée sans son consentement à la Salpêtrière. Malgré les supplications de la jeune femme devant le portail de l’hôpital dans une scène d’une rare intensité, son père, fier et déterminé à protéger sa réputation, la regardera être amenée de force à l’intérieur de l’enceinte tandis que son frère, traumatisé, vomira sur le sol en se rattrapant à la voiture pour ne pas s’effondrer. Ainsi trahie par sa famille, Eugénie se retrouve déshumanisée, expérimentée, jugée et maltraitée par le personnel médical aux ordres du célèbre Docteur Charcot. Elle comprend rapidement que sa seule porte de sortie est d’utiliser son pouvoir à bon escient…

L’un des médecins les plus éminent de son époque, le professeur Jean-Martin Charcot dirige le « service des hystériques » dans lequel Eugénie se retrouve enfermée. Issue d’une famille plutôt bourgeoise, elle y découvre ses compagnes de chambre. Toutes différentes dans l’âge et dans leurs expériences de vie, ces femmes vont néanmoins accueillir Eugénie plus humainement que les membres de l’équipe médicale. Entre ces quatre murs de pierre froide où dorment toutes ensemble les patientes « hystériques », la jeune femme commence à comprendre. Ces patientes correspondent à une gente féminine qui dérange : des femmes ayant tué leurs époux violents en cas de légitime défense, des femmes sexuellement « trop » actives, des jeunes filles issues de milieux défavorisés qui pesaient trop lourdement sur leur famille, de vieilles femmes ou des célibataires dont plus personne ne voulait, et d’autres récits de vie tous plus terribles les uns que les autres. Là où la romancière stigmatisait le machisme triomphant, Mélanie Laurent nous fait entendre les voix de ces femmes utilisées au nom d’une science sexiste, hypnotisées pour des ambitions masculines et emprisonnées dans un système patriarcal.

Après avoir été qualifiées de sorcières durant des siècles, le diable profitant soi-disant de la « faiblesse » des femmes pour les posséder, des milliers de femmes « hystériques » furent brûlées sur des bûchers pendant l’Inquisition qui prendra fin en 1682. C’est au tour du Docteur Charcot de reprendre l’étude de ce phénomène au XIXe siècle dans le but d’établir une description clinique de ce qu’on nommera plus tard « la crise d’hystérie ». Il ouvre alors ces démonstrations au public lors des leçons du mardi et déclenche par hypnose des crises spectaculaires chez ses patientes. Une mise en scène malsaine, une mascarade aux services de l’égo d’un homme et de sa réputation, s’enclenche dès lors. Les « folles » de la Salpêtrière font donc de leur mieux pour se plier aux exigences de cet homme. Ce dernier a le pouvoir de les sortir de leurs conditions de vie sordides des bas-fonds de l’hôpital lorsqu’elles s’exécutent. Plus leur crise est impressionnante, plus le médecin et son public masculin sont satisfaits.

« En clair, il s’agissait plutôt d’une mise en scène de l’hystérie que d’une prise en charge de ce trouble. »

Dépressives, hystériques, bipolaires, les femmes face aux psy (Dr Thierry Delcourt)

Le Bal des folles retrace à la perfection cette ambiance glaciale et étouffante qui régnait à la Salpêtrière. On y voit des femmes effectuant les tâches ménagères dans des couloirs sordides, se rendant inquiètes au bureau du Docteur Charcot ou dans la salle publique pour accomplir ce qu’on attend d’elles. Elles apparaissent rapidement comme des « jouets » au service de cette armée d’hommes-médecins qui donnent leurs ordres mais ne côtoient pas réellement leurs patientes. Ce rôle est rempli par Geneviève, l’infirmière en cheffe, qui sert de médiatrice entre les médecins et les patientes. Sans réel pouvoir décisionnel, elle cherche néanmoins à améliorer les conditions de vie de ses protégées. La rencontre entre Eugénie et Geneviève va changer leurs destins tandis qu’elles se préparent au « Bal des folles » organisé tous les ans par le Professeur Charcot au sein du bâtiment. Les concepts de famille, d’amour, de principes et de droits des Femmes sont alors passés au peigne fin et il en ressort une solidarité merveilleuse entre ces femmes, montrée si souvent à l’écran dans les scènes du quotidien des patientes du « service des hystériques ».

Les recherches de Charcot seront ensuite reprises par Freud dans son étude de la psychanalyse. Malheureusement, le spécialiste de l’hystérie et de la conversion qui donne ses idées trompeuses à l’un des spécialistes de la psychiatrie… Il y a peu de chance pour que ça donne quelque chose de bon pour la gente féminine. Freud se retrouvera finalement dans l’incapacité de finir son étude : l’hystérie est alors réduite à ses symptômes dans une société dans laquelle les femmes étaient bâillonnées et cherchaient à exprimer avec leur corps des choses qu’elles n’avaient pas le droit de dire. Et étrangement, le Docteur Charcot est aussi celui qui a montré que les maladies neurologiques ne connaissent point de sexisme (tout en usant de sexisme dans ses propos d’ailleurs…) :

« Dans ses études scientifiques, Charcot a contribué aussi à l’effort d’éliminer le sexisme. Parmi ses observations les plus saillantes, il a démontré que l’hystérie n’est point une maladie exclusivement féminine. Comme consultant aux services des chemins de fer, il s’est retrouvé médecin pour des centaines de travailleurs – tous mâles et physiquement robustes –, qui ont développé des symptômes typiques de l’hystérie après une collision ou d’autres accidents. En présentant de tels cas devant ses collègues stupéfiés, il a dit : « L’hystérie mâle n’est donc pas, tant s’en faut, très rare. On concède qu’un jeune homme efféminé puisse présenter quelques phénomènes hystériformes ; mais qu’un artisan vigoureux, solide, non énervé par la culture, un chauffeur de locomotive par exemple puisse devenir hystérique au même titre qu’une femme, voilà, paraît-il qui dépasse l’imagination. Rien n’est mieux prouvé, cependant, et c’est une idée à laquelle il faudra se faire. Cela viendra comme pour tant d’autres propositions qui sont aujourd’hui établies dans tous les esprits à l’état de vérités démontrées, après n’avoir rencontré pendant longtemps que le scepticisme et souvent l’ironie ». »

« Jean-Martin Charcot et l’ouverture de la faculté de médecine aux femmes-médecins » (Christopher G. Goetz, 2017) in : Revue neurologique

Bien que l’hystérie ait été officiellement supprimée du DSM-IV-TR – Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders –  car jugée trop sexiste, ce terme est très souvent utilisé afin de discréditer la parole portée par les femmes. Pire, cette classification est encore utilisée par certains médecins lorsqu’ils communiquent avec leurs confrères au sujet d’une patiente qu’ils ne sont pas en mesure de cerner en écrivant un H sur l’ordonnance, le H de hystérie… Le DSM, reconnu à un niveau international, a pourtant été radicalement révisé en 1980 (la dernière édition, publiée en 2013 fait encore l’objet de nombreuses critiques). L’hystérie et la conversion (inventées par Jean-Martin Charcot) sont encore utilisées dans de nombreuses instances juridiques pour culpabiliser les survivantes d’agressions sexuelles, les victimes d’inceste et les homicides commis par des femmes en cas de légitime défense, décrédibilisant ainsi leurs paroles et déculpabilisant l’agresseur. C’est le récit de vie terrifiant que nous livre la jeune Julie, violée par une vingtaine de pompiers de Paris qui est actuellement le plus emblématique de la culture du viol et de l’instrumentalisation d’une psychiatrie patriarcale afin d’étouffer la parole des femmes. Plus d’une vingtaine de secouristes, issus de onze casernes différentes, se sont échangés pendant deux ans le numéro de téléphone de l’adolescente, entre ses 13 et 15 ans, pour l’utiliser comme objet sexuel alors qu’elle était, et ils étaient au courant, sous de lourds traitements médicaux. Allant jusqu’à être violée en réunion dans un service psychiatrique pour enfants par ces hommes, Julie n’a toujours pas obtenu la justice qu’elle méritait après 10 ans d’attente depuis sa première plainte. Accusée d’hystérie, puis de conversion par la défense, cette très jeune femme aurait « poussé » ces « gentils » militaires à commettre des agressions sexuelles. Il n’y a aucune explication pseudo-psychiatrique qui peut légitimer le comportement pédocriminel de ces pompiers, qui étaient à ce moment-là censés prendre soin d’elle en tant que personnel médical.

« La question qui a été évoquée devant la cour était de savoir si les pompiers étaient en mesure de voir qu’elle n’était pas consentante au moment des faits, en dépit de certaines apparences. Les pompiers (la) connaissent parce que sur deux ans, ils vont intervenir près de 130 fois […] et ils connaissent tous son histoire. Et donc on est là face à l’horreur la plus absolue avec des pompiers qui savent parfaitement qu’elle a entre 13 et 15 ans, qu’elle est en profonde détresse psychiatrique et psychique. »

« Nous avons un retard énorme dans l’écoute des victimes en la matière et dans la conception de ce qu’est un consentement à un acte sexuel. »

Me. Jean Tamalet, l’avocat de la victime, en 2019

Combien de femmes ont entendu un médecin leur dire « vous simulez » ; « c’est juste du stress » ; « vous êtes juste un peu angoissée ? » ; « vous avez des soucis de couple ? » alors qu’il s’avérera qu’elles souffrent d’un mal bien physique ? Qui ne serait un peu angoissée en allant aux urgences ? Ce n’est pas le genre de lieux qu’on vient visiter par plaisir habituellement ! Cet héritage culturel reste ancré dans la prise en charge médical moderne et se transforme en un vrai parcours de la combattante pour se faire entendre. Comme toute sphère sociale et culturelle, la médecine est gangrenée de clichés sexistes. Sauf que dans ce cadre précis, cette inégalité de genre peut détruire une vie ou, pire, causer la mort. L’Inserm commence néanmoins à se pencher sur le sujet depuis quelques années.

« En matière de santé, femmes et hommes ne sont pas logés à la même enseigne. Ne sont-elles pas le « sexe faible » ? Au XIXe siècle les femmes sont considérées comme « d’éternelles malades » pour reprendre l’expression de Jules Michelet. Aujourd’hui, la perspective a bien changé : leur espérance de vie dans les pays occidentaux est plus longue que celle des hommes. Toutefois, elles passent aussi plus d’années qu’eux en mauvaise santé et souffrent de pathologies souvent bien différentes. Les différences purement biologiques sont loin d’être seules en cause. Ainsi, les rôles sociaux et les activités professionnelles des unes et des autres les conduisent à ne pas être exposés aux mêmes nuisances de santé. Comparées aux hommes, les femmes adoptent moins de comportements à risque, consultent davantage, prennent mieux leurs traitements. Les pratiques des médecins se construisent aussi différemment selon le sexe de leurs patients. Dans le domaine de la santé comme ailleurs, les inégalités entre les sexes existent et relèvent des mêmes stéréotypes et des mêmes mécanismes que dans le reste de la société, mais aussi de facteurs spécifiques, et notamment de la façon dont s’élabore le savoir médical. Pour lutter contre ces inégalités, il faut commencer par tordre le cou à un certain nombre d’idées reçues, chez les soignants comme chez les patients. Ce livre a pour objectif d’y contribuer, et de proposer des perspectives en matière de politique publique au service de la santé des femmes et des hommes. »

Femmes et santé, encore une affaire d’hommes ? (Catherine Vidal & Muriel Salle (sous la dir. de), 2017)

Le Bal des folles nous offre un scénario autour de l’hystérie et du traitement des femmes dans le domaine médical, déjà traité au cinéma dans le film Augustine (Alice Winocour, 2012) et A Dangerous Method (David Cronenberg, 2011), qui s’attarde sur les victimes de ces injustices plutôt que sur les « patientes-disciples » (Augustine pour Charcot et Sabrina pour Jung et Freud) échangeant finalement les positions de pouvoir grâce à leurs études, leur intelligence et à l’affection que pouvait leur porter ces « maîtres » de la psychiatrie. Une forme de women empowerment du XIXe siècle dans un monde d’hommes.

« Une leçon clinique à la Salpêtrière » (André Brouillet, 1887)

« À l’origine du film, il y a une image… Le tableau d’André Brouillet – Le Docteur Charcot à la Salpêtrière – qui représente des hommes habillés en costume trois pièces regardant une femme comme un animal traqué. Je trouvais qu’il y avait quelque chose de très violent dans cette situation ; des hommes habillés et une femme presque livrée en pâture. Cette atmosphère sulfureuse de la Salpêtrière, ce mélange du côté médical et l’érotisme latent derrière l’alibi médical m’a fascinée. » 

Alice Winocour au sujet de son film Augustine

Mélanie Laurent, à la triple casquette de scénariste-réalisatrice-comédienne, va plus loin. Eugénie, grâce à son don et à sa détermination sans faille ainsi qu’au soutien de l’infirmière Geneviève et celui de son frère, parviendra à s’extirper de ce système patriarcal et continuer à « vivre libre » en se cachant dans ce qui ressemble à un petit village entouré de nature. Ce mélange de genres fait de ce film une petite perle du cinéma français. Passant d’un drame historique à une comédie sociale, d’un thriller psychologique à une horreur folklorique, le tout visant un belle critique de la misogynie, Le Bal des folles lie à la perfection récit de vie, fantastique et féminisme dans une ritournelle maladive et morbide. Un film avant tout politique, violent et tendre, qui fait la lumière sur la culture du viol et les dérives du patriarcat. Un jeu de lumière et d’ombre tant visuellement que culturellement qui nous montre que cette lutte acharnée d’une « sororité » pour l’égalité des genres et le respect du droit des Femmes est loin d’être terminée… Et comme dirait Julie :

« Vous pensiez que vous m’aviez tuée, maintenant c’est à vous de trembler. »

Julie de #JusticepourJulie

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