La Lune artificielle Osanué


Plumes / samedi, mars 13th, 2021

Osanué – la lune de Rhéa – se levait tendrement sur le sol poussiéreux de cette nouvelle planète. Néha avait fui la « Guerre d’Or » avec un sentiment de rancœur qui la faisait encore trembler à l’heure actuelle. La recherche du cristal quantique avait davantage déchiré l’humanité qu’elle ne l’avait unie pour un bien commun. Tant de mort.e.s par la faute d’un espoir idiot d’une humanité meurtrie par l’apocalypse, recherchant à tout prix, la solution à son plus grand problème : trouver l’équilibre entre son égoïsme et son amour du prochain. Cette phrase semble être, en premier abord, un paradoxe. Comprenez que ce récit est dévoilé par une jeune fille réaliste mais plutôt rêveuse qui préfère utiliser des mots doux pour exprimer la misère de ce monde. Enfin, le mot galaxie serait plus approprié pour parler de ce qui nous entoure, le monde connu de l’humanité.

Accompagnée de son son nouvel ami, elle regardait de ses yeux émeraude la levée spectaculaire de ce satellite doré qui ne cachait rien de la splendeur de l’étoile de son système. Plongée dans ses pensées, Néha avait le cœur lourd tandis que son esprit était en proie à de nouvelles motivations dans le but de se changer, d’évoluer au mieux dans cette nouvelle société. Une culture tellement différente de celle qu’on lui avait inculquée tant elle était éloignée de plusieurs années-lumière de sa planète d’origine. Son ami, rencontré aujourd’hui, ne pouvait en aucun cas l’aider dans cet apprentissage, dans cette socialisation aussi bien essentielle que nécessaire, puisqu’il n’était pas doué de la parole. Et un peu trop poilu, pour lui être d’une autre aide que celle de la protéger et de l’accompagner partout où elle voyageait, pourtant habituellement seule. L’errance était devenue un phénomène commun pour tou.te.s, humain.e.s mais aussi bien d’autres espèces, depuis que tous les codes et les lois de l’Ancien Monde avaient disparu. La jeune femme était simplement l’une des milliards d’êtres vivants à parcourir la galaxie dans l’espoir d’une autre vie, une vie harmonieuse où l’on peut répondre à ses besoins primaires et naturels de chacun.e, sans pour autant détruire. Ni l’air, ni l’eau, ni les sols, ni la vie, ni les sourires. Tout ce qu’il faut pour être heureux à priori. Rien de compliqué pourtant, expliquent les Ancêtres de cette nouvelle ère. Ici, la vie n’était pas si simple.

« Le stress de la crise économique galactique a été remplacé par la peur de mourir à tout moment, de ne pas trouver un endroit sûr où passer la nuit, de ne pas se rassasier et de mourir de faim, de voir nos proches assassinées devant nos yeux. Cette situation est la plus naturelle qu’il soit. Elle rappelle à l’humanité qu’elle n’est rien face à l’Univers. »

Ce slogan quasi-religieux résonnait à travers la ville de Taru jusqu’à la colline où Néha contemplait le paysage magique qu’elle venait de découvrir. La secte basée sur les préceptes de quelques anciens philosophes oubliés, ramassait d’avantage de disciples à travers le système solaire qu’elle ne convertissait ailleurs. Ce groupuscule grimpant en popularité à chaque instant passé, diffusait ce genre de message à travers les haut-parleurs de la ville grâce aux relais spatiaux dont la lune artificielle de Rhéa faisait partie. Néha eut soudainement une envie de voir cette belle lune explosée en des millions de petits morceaux qui perdraient ainsi leurs étincelles dorées pour se ternir, puis disparaitre en plongeant dans l’atmosphère. Le monde serait certes mieux sans ces messages incessants…

Néha avait servi plus d’une dizaine d’années à  bord d’un vaisseau spatial, le Watcher. Une quête désespérée pour retrouver le cristal quantique mais aussi ressusciter les morts lui avait finalement coûté ce qu’elle chérissait le plus : la vie de son équipage et des trois enfants à bord du bâtiment. La curiosité qui les avait amené.e.s sur le pont du Watcher avait considérablement réduit leur espérance de vie.

Cette expédition avait été le commencement d’une série de conflits, de violences et de politiques désastreuses entre de prestigieuses civilisations galactiques, et avait finalement conduit l’humanité et bien d’autres espèces à leur perte. Néha portait sur ses épaules le poids de cette responsabilité, de ces milliards de mort.e.s qui pesaient sur sa conscience. Si seulement elle n’avait pas donné l’emplacement exact du cristal au capitaine Leiji, si seulement elle n’avait pas accepté la présence d’enfants à bord du Watcher, si seulement elle avait trouvé un autre sujet de recherches…

Elle portait une terrible amertume contre elle-même car c’étaient ses choix qui avaient précipité l’effondrement de plusieurs systèmes dans les affres de la guerre, la famine, le viol et le cannibalisme. Néha vivrait toujours avec le poids de cette culpabilité, elle le savait. Néanmoins, plutôt que de rester à se lamenter, elle se devait d’agir. Son sang bouillit dans ses veines et ses poings se serrèrent jusqu’à ce que ses ongles creusent la paume de sa main durcie par la maintenance du vaisseau. Il ne lui restait plus qu’une chose à faire : réparer ses erreurs. Et c’est avec toute la détermination dont elle était capable qu’un nouveau plan se dessina dans son esprit. Néha était toujours partie du principe que le développement de technologies et d’outils pour le bien-être de l’humanité étaient une chose merveilleuse, essentielle à  « l’évolution » de son espèce. Elle s’était rendue compte que le terme « évolution » n’était qu’un joli mot pour faire croire qu’une civilisation s’élevait petit à petitvers une grandeur absolue, un état de paix et de compassion dans lequel les êtres vivants, éloignés de la nécessité de régler leurs besoins primaires par eux-mêmes – dans une sauvagerie si naturelle lorsque les instincts originels ne sont tournés que vers la survie – pouvaient enfin vivre en harmonie. La jeune femme savait maintenant qu’il n’en était rien. Rien n’évolue, tout se transforme… mais pas forcément vers un « mieux ». Et si l’humanité n’était pas capable d’utiliser ses technologies pour faire le bien et pour construire un futur meilleur, Néha devait détruire tout cela. Son honneur en dépendait. Réparer ses fautes en faisant disparaître à tout jamais les connaissances et techniques de l’humanité présente dans ce quadrant. Séparer les espèces, et les rendre moins arrogantes et donc moins belliqueuses, moins compétitives.

Puisque les moyens de transports s’étaient quasiment tous arrêtés par sa faute – ses actions avaient bien causé l’apparition, soudaine et intempestive, de trous noirs un peu partout dans la galaxie – une seule option s’offrait encore à elle : briser tous les moyens de communication ainsi que les données correspondantes à toutes les découvertes scientifiques de ce secteur. Accompagnée de son ami peu loquace, Néha se mise en route vers la lune artificielle de Rhéa. Ce satellite se trouvait à l’endroit exact des origines de ce destin funeste. Là où, jadis, un trou noir s’était formé près de Saturne, et avait précipité une infime partie de l’humanité dans une autre galaxie, la rapprochant ainsi dangereusement d’une source de pouvoir qu’elle n’aurait jamais dû effleurer.

« On va tout faire péter ! » hurla-t-elle à son compagnon. Bien qu’il ne comprenait pas un seul mot de la langue qu’utilisait l’humaine, le boltelve se mit derrière ses talons après un grognement sourd.

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