Le Japon n’est pas entre tradition et modernité


Cultures et sociétés / mercredi, septembre 20th, 2017

Le Japon, entre tradition et modernité ? L’étude du rapport au monde des Japonais se définit autour de trois pôles : le rapport à la nature et les relations que les Hommes établissent avec leur environnement ; le rapport à l’altérité ; et le rapport au corps qui est vu comme médiateur entre l’Homme et le monde. Passer ainsi du plus global au plus personnel permettrait une vision approfondie des représentations culturelles et symboliques nippones à travers l’étude des cosmogonies, des croyances et des pratiques religieuses et culturelles. Grâce à l’étude des rituels et croyances, on peut voir l’ensemble d’une cosmogonie transmise de générations en générations et intériorisée par l’individu dès son enfance, ce qui aura un effet direct sur son rapport au monde au quotidien. Puisque ces mythes retracent l’histoire du monde et de l’Homme pour expliquer ce qu’il est aujourd’hui et quelles sont les raisons de sa place dans le monde, de son organisation en société, et de ses gestes rituels et symboliques qu’il ressent comme normaux et habituels.

Pour l’homoreligious l’existence réelle, authentique, commence au moment où il reçoit la communication de cette histoire primordiale [la cosmogonie] et en assume les conséquences. (Mircea Eliade, 1963 : 119)

Selon l’anthropologue Claude Lévi-Strauss (1908-2009), le mythe possède une fonction symbolique qui transforme le monde qui entoure l’Homme en un environnement culturel pour trois raisons : cette fonction symbolique du mythe agit sur le plan collectif (en organisant des pratiques sociales) et individuel (en développant la pensée réflexive) ; elle ordonne et forme le monde en se basant sur des symétries, oppositions, contraires et des équivalences ; et puisqu’elle ordonne le monde, elle instaure les règles et produit ainsi du lien social. Le mythe produit donc du lien social puisqu’il explique tout, il séduit par son aspect fabuleux, il justifie les institutions politiques, religieuses, les tabous, les rites, etc. Il mobilise les individus grâce aux croyances qu’il véhicule. De plus, le mythe peut évoluer en fonction des changements qui perturbent l’organisation sociale et la structure de la société. Les rituels qui découlent des mythes sont alors efficaces que si les croyances et les représentations du monde sont partagées par les individus de la société. Les perceptions culturelles de la nature, par exemple, dépendent fortement des mythes propres à chaque culture, ces derniers se perpétuant par le biais des rituels et pratiques humaines. Les rituels sont donc un prolongement des mythes qui posent les bases aux croyances et aux représentations culturelles du monde (cosmos, univers, nature sauvage, nature domestiquée, autrui, le corps et l’âme) des sociétés.

Il semble maintenant essentiel d’aborder brièvement la représentation de la nature dans le bouddhisme zen et dans le shintoïsme au travers des mythes et de la cosmogonie du peuple japonais pour saisir l’étendue de ces croyances sur l’organisation sociale et la structure de ces sociétés ainsi que leurs rapports au monde. Pour commencer à traiter de la modernité au Japon, faire le point sur la célèbre expression « entre tradition et modernité  » qui se veut fourre-tout me paraît essentiel : La modernité ne crée-t-elle pas son lot de nouvelles traditions ? Pourquoi être attaché à ce postulat pseudo-paradoxal ? La notion de tradition est cristallisée dans la pensée comme des choses anciennes, ancestrales, du « bon vieux temps ». Il en existe, certes, qui se sont transmises de générations en générations au fil des siècles mais il y en a aussi qui naissent, apparaissent au sein de la modernité : la fête de la musique, par exemple, est célébrée annuellement en France depuis le 21 juin 1982. La modernité au Japon se définit avant tout par la question fondamentale de l’identité japonaise et de la japonicité. À notre époque mondialisée, où les échanges et les flux économiques, humains et d’informations fusent au quatre coins du monde en quelques minutes, la japonicité se retrouve sur le devant de la scène mondiale par l’intermédiaire des œuvres artistiques et médiatiques de la culture nippone. Qu’est ce que la japonicité ? On parlera ici d’une japonisation de la vision culturelle, artistique, philosophique et politique, qui s’est formée durant l’isolement du pays au cours de la période d’Edo (1600-1868), s’est transformée au fil des années jusqu’à devenir l’identité culturelle nationale nippone d’aujourd’hui.

Un Japon moderne

Le Japon est un pays d’Asie de l’Est de 377 000 km² situé dans l’océan Pacifique à l’est de la Chine et de la Corée et au nord de Taïwan. Depuis 1945, il représente un archipel de 6 852 îles dont les quatre plus grandes sont Honshu, Hokkaido, Kyushu et Shikoku (elles représentent à elles seules 95 % de la superficie du pays). Le pays est essentiellement constitué de chaînes montagneuses et volcaniques (dont le célèbre Fuji-Yama en est le point culminant à 3 776 mètres), qui représentent 85 % du territoire. Les plaines regroupées majoritairement à l’est du pays ne représentent que 16 % de la superficie du Japon. Les forêts représentent 68,6 % du territoire en 2012. Son nombre d’habitants est de 127 103 388 en 2014 pour une densité de population de 336,4 habitants au km². En 2013, 92 % de la population japonaise vit en zone urbaine. Depuis les années 1950, la population japonaise est passée de 83 600 000 à 127 103 388 habitants en 2014 et le pays accueille un très grand nombre de touristes (8 611 000 en 2014). Avec ses 34 millions d’habitants, Tokyo est la première agglomération urbaine de la planète, elle constitue également le premier ensemble portuaire mondial avec un trafic de plus de 500 millions de tonnes par an. On le sait, le Japon est pays à la pointe de la modernité de par sa technologie avancée, ses robots parlants, ses jeux vidéo connus mondialement, il est également un pôle économique important du globe. Aussi, c’est un pays attaché à ses traditions et à son folklore.

Un Japon traditionnel

La croyance animiste, répandue au Japon sous le nom de shinto « la voie des dieux » ou « la voie du divin », qui mélange des éléments du polythéisme et de l’animisme, a été nommé ainsi après l’arrivée du bouddhisme zen au Japon afin que les croyants puissent la différencier de la nouvelle religion « importée ». Ces croyances se sont syncrétisées dans le bouddhisme zen faisant des kami (dieux) et yôkai (créatures fantastiques) des êtres surnaturels soumis, eux aussi, à la loi karmique et au cycle des renaissances. Il est commun de dire que les dieux et les esprits sont présents partout au Japon dans tout élément naturel et même manufacturé, les objets anciens ou abandonnés pouvant devenir des yôkai au fil des âges.

Le shinto repose sur le culte de divinités omniprésentes, les kami […] Cette croyance serait, au Japon, à l’origine du culte des ancêtres. Bien qu’elles reflètent peut-être ce qu’il y a de plus autochtone dans la culture japonaise, les croyances animistes sont probablement en voie d’extinction au Japon, seul 1% de la population se disant shintoïste. Cependant le shinto survit à travers des cérémonies très populaires, les matsuri. (Jung Sook BAE, 2007 : 137)

Il y a une ressemblance fondamentale entre beaucoup de pays d’Asie de l’Est et du Sud-Est au niveau de leurs croyances qui sont issues d’un syncrétisme entre animisme et bouddhisme et forment une partie essentielle de l’identité culturelle du Japon : le culte rendu aux ancêtres et la croyance en les kami sont répandus dans les pratiques culturelles japonaises. Conjugués avec le bouddhisme, ces cultes nous donnent un ensemble de représentations et de valeurs liées à la représentation du monde et des rapports que l’Homme établit avec celui-ci. Le bouddhisme considère la nature comme faisant partie intégrante de l’ordre du monde et comme formant une unité avec tout le reste du vivant.

Le bouddhisme prohibe la chasse, le sort des animaux dans les abattoirs et, bien sûr, la vivisection. Il ne peut pas non plus admettre le concept d’animal nuisible et, comme on dit dans nos campagnes, d’ennemis des cultures, qui sont des prétextes à une extermination radicale, à l’usage massif de pesticides qui sont dangereux pour la santé humaine et deviennent inefficaces contre les insectes visés.
(Jacques Brosse, 2006 : 130)

Un pays à deux facettes

Apercevoir des sanctuaires shinto et pagodes bouddhiques entre deux immeubles modernes peut étonner l’œil occidental. Néanmoins, ce mélange de modernité et de traditionnel n’est pas exclusif à la culture japonaise, on peut voir des églises vieilles de plusieurs siècles dans des quartiers rénovés de France. Le phénomène de mondialisation-globalisation transforme et diffuse des éléments culturels à travers les différents pays du globe, il est intéressant de constater si oui ou non, on peut apercevoir un changement significatif dans les rituels et pratiques culturelles au Japon à un niveau local. Il ne s’agit pas tant de constater si les rituels et pratiques culturelles faiblissent avec le phénomène de mondialisation-globalisation mais d’en saisir les transformations ou les changements tant au niveau de la forme qu’au niveau des représentations culturelles. Il semble également, particulièrement au Japon très attaché à ses traditions, que les pratiques culturelles et rituelles forment les identités patrimoniales et le lien social dans la société nippone.

En poussant, l’analyse à son terme, on peut considérer que la « mondialisation-globalisation » tend à conforter la pratique et l’exercice de la ritualisation puisque celle-ci permet de dominer les phénomènes aléatoires et épisodiques de la réalité sociétale.
(Aurélien Yannic, 2009 : 9)

À une échelle mondiale, il est intéressant de déterminer quels éléments culturels des croyances du bouddhisme zen et du shintoïsme sont exportés à l’étranger ainsi que de voir, par quels moyens, cette culture diffuse des éléments de ses croyances et traditions et ses aspects culturels sur le globe grâce à la médiatisation et aux nouvelles technologies. L’attachement nippon au traditionnel apparaît alors dans les pratiques et les éléments culturels que le Japon véhicule à travers ses œuvres artistiques et médiatiques : les célèbres films d’animation d’Hayao Miyazaki où le thème de la nature et de l’industrialisation sont prédominants ; les matsuri qui restent des fêtes collectives productrices du lien social fort ; la série de RPG-Jap Tales of qui allie une technologie futuriste avec l’utilisation de la magie et l’invocation d’esprits. En somme, les œuvres artistiques japonaises sont des « endroits » où survivent les traditions et les créatures du folklore japonais qui permettent de raviver ces connaissances culturelles auprès des nouvelles générations à un niveau national mais aussi mondial. De prime à bord, on pourrait se dire que cette transformation du moyen véhiculaire de ces éléments culturels par le biais d’une industrie de masse médiatique est paradoxale puisqu’elle semble contraire à la doctrine bouddhique et shinto mais elle prouve que le Japon a su s’adapter à la modernité, et l’utiliser pour trouver les moyens adéquats de transmettre des éléments de sa culture aux jeunes générations et à travers le monde. En conclusion, on sort du paradigme habituel qui oppose tradition et modernité pour constater que le Japon se nourrit de la modernité pour alimenter ses traditions.

Syneha aime lire, écrire – des phrases beaucoup trop longues –, voyager, jouer aux jeux vidéo, en particulier les RPG Japonais, et regarder des films asiatiques à gogo, surtout ceux qui donnent des frissons tout partout ! Végétarienne au caractère lunatique qui passe du rire aux larmes bien trop facilement, elle se prend à rêver à des utopies à la Star Trek ou encore une romance à la Pocahontas – au détour de la rivière sous un saule pleureur-mamie gâteaux.

2 réponses à « Le Japon n’est pas entre tradition et modernité »

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